Une bête au paradis de Cécile Coulon

 

 

 

une-bete-au-paradis-tea-9782378801052_0[1]Dans sa ferme isolée au bout d’un chemin de terre, appelée le Paradis, Emilienne élève seule ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Devenue adolescente, Blanche rencontre Alexandre, son premier amour. Mais, arrivé à l’âge adulte, le couple se déchire lorsqu’Alexandre, dévoré par l’ambition, exprime son désir de rejoindre la ville tandis que Blanche demeure attachée à son coin de terre.

Mon avis :

Lorsque je repense à « une bête au paradis », ce qui me frappe, c’est son imprévisibilité. C’est une sorte de pièce bien composée où le dernier acte est inimaginable. Tout se passe alors d’imprévisible en imprévisible. Lorsqu’on lit ce texte on se plonge dans la férocité des bêtes, dans la rudesse et l’âpreté des hommes et des femmes et dans la fureur des sentiments. On se heurte aux aspérités et à la rugosité des caractères. Blanche aime cette terre du Paradis qui est la sienne jusqu’à la folie, terre faite de limon, d’humus,  d’argile, de glaise et de boue. Chez Cécile Coulon, les surprises, les contraires, les désirs, les sensations et les mots se prêtent un mutuel appui. Cela amène à réfléchir sur la place de l’imprévisible dans nos existences. L’observation est le moyen dont Cécile Coulon a magistralement usé pour capter l’attention. L’écriture est brillante, violente et corrosive. L’auteure creuse jusqu’à la racine du mal. C’est le premier roman que je lis de Cécile Coulon et je l’ai aimé de façon inattendue. J’ai été impressionnée. Un très bon roman.

Le bal des folles de Victoria Mas

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Chaque année à la mi-carême, se tient à la Salpêtrière, le bal des folles. Cette scène joyeuse cache une toute autre réalité. Ce bal n’est rien  d’autre qu’une des dernières expérimentations de Charcot adepte de l’exposition des fous. Un hymne à la liberté pour toutes les femmes que le XIXème siècle a essayé de contraindre au silence. Parmi elles, il y a Geneviève, Louise, Thérèse et Eugénie.

Asservies, dirigées tout au long de leur enfance et de leur adolescence, à supposer qu’elles réussissent à survivre aux rigueurs de la vie, aux maladies, à l’indifférence  de leurs pères ou de leurs maris, elles sont dominées par les hommes parfois elles essayent de les faire plier mais ce sont le plus souvent les pères ou les maris qui l’emportent en les enfermant si elles ne se tiennent pas comme il faut. Ce que ces femmes ont enduré, aucun homme ne l’aurait supporté. C’est l’éducation des petits garçons qui est pleine de failles.

Le XIXème siècle, espace clos où l’obéissance des femmes était une vertu cardinale dans lequel on réprimait les insolentes ; l’esprit phallocratique était de rigueur. L’auteure retrace avec ce livre l’histoire d’une permanente résistance féminine qui décidément devait être idéalement fragile, policée et retenue. Louise, Thérèse et Eugénie qui sont enfermées parce qu’elles ne correspondent pas aux critères de l’époque nous brisent l’âme et forcent à tout jamais mon admiration respectueuse et attendrie. Bravo pour ce roman qui dénonce et qui permet de ne pas oublier tous les combats que les femmes ont menés pour la liberté d’exister.

Pamela de Stéphanie des Horts

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Pamela Churchill, née Digby, divinité, naïade ou nymphe précoce et adorable.

La femme à qui on n’ose rien refuser. C’est que les tourments de la chair viennent tôt à Pamela Churchill.

Dès qu’elle sort de sa chrysalide Pamela séduit à la folie avec sa chevelure rousse et son teint de pêche, elle est l’incarnation de l’extase et de la diablerie.

Elle ne vit que pour troubler la gente masculine et sa présence auprès d’eux ne fait qu’accentuer ces troubles.

Nous suivons donc les péripéties mondaines de Ninon de Lenclos, oups je veux dire de Pamela Churchill dont les goûts fantasques  et déraisonnables  pour le badinage amoureux rappellent  ceux du XVIII ème siècle.

Ce roman exhale  un parfum spécial de grâce moqueuse, de sensualité badine et de préciosité intelligente.  C’est un roman qui se lit bien,  pour l’été !

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? Mathieu Menegaux

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Mathieu Menegaux dénonce, tempête avec ce roman sulfureux et noir. Gustavo mène une vie bourgeoise de cadre sup quand tout à coup il se fait accuser de meurtre. La police s’acharne, la machine judiciaire se met en marche, les réseaux sociaux s’en mêlent ainsi que les émissions télé, alors arrive la vindicte populaire faisant des dégâts irréversibles. Gustavo et sa famille vont être attaqués, calomniés, vilipendés, voués aux gémonies. C’est une journée d’un temps disloqué, qui oscille entre le doute, la terreur, la stupeur et l’espoir d’un recours. Tout cela ne semble plus être de leur ressort lorsque les événements les entraînent dans un monde tout  à coup étrangement anormal. Jusqu’au bout la question de la responsabilité des uns et des autres se pose. L’auteur démonte tous les rouages de la culpabilité désignée et programmée, tous les arrangements, toutes les manipulations de notre société. C’est passionnant pour ne pas dire addictif. Gustavo connaît alors la vraie peur, le grand vide, la folie, l’effroi, c’est glaçant et fort. Lu sans interruption.

Douce de Sylvia Rozelier

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Sylvia Rozelier sait admirablement bien décrire avec profondeur les coeurs et les âmes fragilisés et blessés. C’est l’histoire de Douce et de son impossible histoire d’amour avec un homme manipulateur qui n’est pas nommé.

  • Coeur brisé, lambeaux de femme en morceaux.
  • Tu t’étais muré dans le silence, je ne vois pas d’expression plus juste.
  • Avec toi ma vie entrerait dans le silence.
  • Aphasie et asphyxie. Je me heurte à son injustice, sa fixité, sa toute puissance.
  • Tu ne t’expliquais jamais, érigée en art de vivre la devise « never explain, never complain » te sert de fin de non recevoir.
  • Je continuais à me raconter des histoires, je me nourrissais de l’imaginaire amoureux, j’idéalisais la relation. C’était une construction, j’érigeais des digues. Sur elles, la réalité glissait, n’avait pas de prise.
  • La peur, c’est un sentiment que je connais, j’apprends à vivre avec, à l’apprivoiser.
  • Personne ne prenait la mesure du drame. Un drame personnel. J’étais seule au milieu de mes propres décombres.
  • J’avais enduré tant de renoncements, que je n’étais plus moi-même.
  • Je m’étais dissoute dans notre relation, désintégrée au cours du processus de fusion. J’étais le soluté et toi le solvant.

Ce roman est d’une action décapante, c’est l’étouffement de Douce repliée sur elle-même, recroquevillée sur sa peine. Victime. Arrivera-t-elle à arracher la perf qui la retient à l’homme qui la maltraite un peu plus chaque jour  ? L’analyse est étourdissante de vérité et ce roman donne le vertige. Le style de l’auteure n’est pas démesuré, il est inouï, colossal et dantesque comme la relation. Ce sont des morceaux romanesques traités en force, Sylvia Rozelier s’affirme avec ce livre qui ne saurait laisser indifférent. Douce parle avec éclat des limbes de l’amour comme si elle voulait aller jusqu’au bout de ses propres ténèbres. Véritable catharsis.

 

 

 

L’expédition de l’espoir de Javier Moro

9782221195611ORIOn n’a jamais assez reconnu les mérites de l’expédition royale philanthropique de la vaccination de masse contre la variole à travers l’empire espagnol, peut-être parce qu’elle se déroula à une époque agitée, décadente et obscure de la monarchie. Qui se rappelle aussi de ces orphelins misérables qui à leur insu réalisèrent la plus grande prouesse médicale de l’histoire de leur pays ? Javier MORO avec ce livre nous retrace la grande histoire de la vaccination à travers l’empire avec des personnages hauts en couleur, j’ai nommé le Docteur Balmis et la courageuse Isabelle Zendal Gomez qui prit soin des enfants tout au long de leurs lointains voyages, épuisants et hasardeux,  sachant que ces enfants étaient des réservoirs vivants de vaccine.  Ces personnages forcent le respect et l’admiration par leur courage, leur générosité, leur enthousiasme et leur détermination. Un très beau livre que je ne suis pas prête d’oublier.

L’Oracle della Luna de Frédéric Lenoir

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Frédéric Lenoir n’en finit pas de nous séduire. Nous sommes au XVIème siècle en 1533 en Italie. Pour retracer l’histoire de Giovanni Tratore, Frédéric Lenoir écrit un conte philosophique, humaniste et mystique d’une grande force. Un jour, Giovanni, jeune paysan calabrais ose lever les yeux sur la petite fille du doge de Venise, la très belle Elena. Pour cet acte, il sera fouetté. Soigné par une vieille femme qui connaît les vertus des plantes, il se rétablira relativement rapidement. Déterminé, il quitte son village natal pour retrouver sa belle Elena. Pour elle, Giovanni  refera le monde. Il entamera un voyage périlleux et initiatique. Il croisera le chemin de l’énigmatique Luna qui lui révèlera en quelques mots son tragique et lumineux destin. L’acceptera-t-il ? Le temps va en effet l’éprouver. Les obstacles levés, il conviendra d’en dresser d’autres qui vont l’affliger et par la suite l’aguerrir.  Son voyage se poursuit avec la rencontre d’un éminent astrologue qui sera son maître. Ses enseignements spirituels sont ponctués de rencontres riches en découvertes. Sa principale mission après sa rencontre avec Maître Lucius sera de remettre une lettre au pape. C’est alors que son aventure ne fait que commencer. Il va connaître l’enfer des galères, sa fuite au mont Athos, son vœu de solitude, la perte de la foi. Pour retracer l’histoire des religions Frédéric Lenoir nous conte l’histoire intime et initiatique de Giovanni qui est porté par un idéal lumineux et extatique à travers le monde méditerranéen, je lui ai trouvé des points communs avec Edmond Dantès. Frédéric Lenoir avec sa plume légère et audacieuse se lance dans une aventure de cape et d’épée qui file sans une once de pesanteur et nous réconcilie avec l’esprit des prédications astrologiques de la renaissance. Il retrace avec fougue cette guerre des religions, cette apocalypse où la place de la philosophie fait jaillir des étincelles de liberté et de tolérance. Entre l’élan du cœur et celui des corps Giovanni et Elena se vouent un amour tellement grand qu’il fait bien un peu d’ombre à Dieu.

Vanessa et Virginia de Susan Sellers

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Mon avis :

Ambiance surannée pour des demoiselles tout de même émancipées pour leur époque. Derrière les murs d’une maison, dans un jardin anglais Virginia et Vanessa mènent une vie coupée du monde, organisée selon un rituel immuable. Fil à fil les deux sœurs vont tisser une toile qui, les retenant l’une à l’autre, va les isoler dans leur monde pour un temps… « sacrifice et dévouement, telle était leur devise », mais lorsque les parents décèdent leur propre caractère surgit, déchirant le voile qui les entoure, la chrysalide éclate et fait tomber les masques. Elles découvrent qu’elles ont un don, la peinture pour l’une, l’écriture pour l’autre. Elles ont toutes les deux à la fois une vivacité d’esprit et un sens aigu de l’observation. Elles s’aiment d’un amour inconditionnel, elles se bousculent, se concurrencent, se jalousent, se retrouvent et se soutiennent toujours dans l’adversité. L’auteur nous décrit les relations tumultueuses qu’elles ont avec leurs amis, leurs amants, leurs maris « Vanessa est la sœur charnelle, Virginia est l’intellectuelle, telle est la version officielle »  avec une extrême sensibilité et souvent avec humour. Elle saisit les émotions aiguës avec une belle dose de délicatesse. C’est un roman tendre qui se déguste, se savoure comme un bon vin liquoreux d’exception, avec lenteur afin d’apprécier sa qualité. Et en plus c’est une œuvre  d’une grande force romanesque.

 

Le message d’Andrée Chédid

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Il paraîtrait que cette grande poétesse ait mis dans l’embarras les futurs bacheliers de cette année 2019  j’ai donc eu envie de partager avec vous un petit livre que j’ai lu il y a maintenant un peu plus de trois ans, c’est « le message » et ce « message » d’Andrée Chédid résonne encore en moi.
Dans la rue déserte d’une ville dévastée par la guerre (de cette ville en guerre, Andrée Chédid ne nous dit rien, on devine que ce pays est le Liban), Marie est touchée par une balle alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre son ami Steph, qui habite à l’autre bout de la ville. La blessure de Marie est grave, la balle s’est lovée près du coeur, elle saigne abondamment, très vite elle ne peut plus continuer, elle se réfugie dans un immeuble et espère rencontrer quelqu’un qui pourra lui venir en aide…
Deux octogénaires, Anya et Anton sortent de leur appartement et ils s’avancent vers la jeune fille. Marie donne à Anya une photo ainsi qu’une lettre qu’il faut remettre au plus vite à Steph. Anton, ancien médecin reste près de Marie. Anya part porter le message à Steph, il ne reste plus beaucoup de temps, elle court à travers la ville. Va-t-elle arriver à temps pour lui donner le mot qui le réconciliera avec Marie ?
Peu après le départ d’Anya, Gorgio un franc-tireur muni d’un fusil découvre Anton et veut à tout prix sauver Marie, il part chercher une ambulance. Comment se fait-il que cet homme armé d’un fusil, habitué à la violence soit bouleversé par cette jeune fille ? Redeviendrait-il humain ?
Le récit est centré sur le temps, le temps qui s’écoule trop vite, Anya court pour arriver à temps auprès de Steph, Marie lutte contre la douleur et le temps pour ne pas mourir avant l’arrivée de Steph. Gorgio lutte contre le temps pour trouver une ambulance au plus vite et sauver Marie. Cet opus est ponctué de scènes d’une forte intensité narrative. Intenses, profonds et vertueux sont les sentiments qui animent les personnages. Crue et insoluble est la guerre avec tout ce qu’elle peut engendrer comme souffrance. Déterminés sont les hommes et les femmes pour sauver l’Amour…
Peut-être est-ce le message que veut nous transmettre l’auteure, la guerre tue mais ne peut tuer l’Amour.

Camille et François de Gérard Pussey

camille et françoisEditions du Rocher 2019

Avec ce roman, nous sommes propulsés dans la seconde partie du XX ème siècle en France.  Nous suivons dans la tourmente deux personnages Camille et François qui ont été élevés ensemble et toute leur vie ils n’ont cessé de s’aimer, tenus par le « fil de la vierge », vous connaissez ces flocons de filaments blancs, très légers qui se balancent lentement au milieu de l’air et se raccrochent aux branches des arbres ou aux herbes des prés, et bien Camille et François se raccrochent eux aussi l’un à l’autre inexorablement. L’amour n’est plus qu’une éternelle présence pour François. La vie surgit sans cesse pour les rappeler l’un à l’autre. Toute leur vie ils briseront des chaînes. Rien n’est mièvre dans ce livre douloureux, rempli de passion où la tendresse et la fragilité des êtres apparaissent. J’aurais aimé sans doute ressentir plus d’élan lyrique dans les rapports amoureux de ces deux êtres qui semblent poussés malgré eux vers une tragédie antique… mais la chute m’a amenée à réfléchir sur la place de l’imprévisible dans nos existences et rien que pour ça j’ai aimé ce roman.